Article Premier.

Article Premier.
__Avant. Arrière. Avant. Arrière. Accrochée à un arbre feuillu par de solides cordages, la balançoire se mouvait doucement. Si doucement que sa lenteur en eut été affolante si quiconque y avait prêté attention. Cependant, il eût été impossible que qui que ce soit s'en préoccupe, car ce splendide espace de verdure était clos depuis plusieurs heures déjà, comme le prouvait le portail de fer noir qui surplombait le parc tout entier. Néanmoins, une jeune fille était tout de même entré. Cela n'avait pas été aisé, et elle s'était par ailleurs arraché la peau de l'une de ses jambes. Son sang se déversait peu à peu sur la terre battue et les traces menaient à la balançoire.

__Avant. Arrière. Avant. Arrière. Ses petits pieds plats martelaient fermement le sol de leur pas feutrés, donnant la cadence à la balançoire, tandis que la sève qui s'écoulait de ses fines jambes galbées se répandait sur le sol. Mais elle n'y prêtait guère attention, concentrant toutes ses forces dans ses bras musclés, remontant ainsi à ses belles mains aux longs ongles. Celles-ci s'agrippaient faiblement aux cordes qui retenaient la balançoire, tandis que le petit visage de porcelaine de la jeune fille se tordait de douleur. Ses traits angéliques étaient déformés par la souffrance. Les yeux fermés, de ses iris perlaient des larmes qui roulaient sur ses joues pâles emplies de tâches de rousseur.

__Avant. Arrière. Avant. Arrière. Jamais plus elle n'ouvrirait les yeux. Jamais plus elle ne verrait. Jamais plus elle ne réussirait à entrevoir autre chose que ce noir d'encre. Jamais plus elle ne pourrait apercevoir la moindre lueur. Jamais plus elle ne serait comme avant, désormais contrainte à toucher pour reconnaître les choses. Tout deviendrait tactile... A cette simple idée, ses paupières s'ouvrirent d'un air horrifique, laissant ainsi constater la blancheur de ses pupilles et son c½ur se serra, semblant l'étouffer, l'étrangler, comme si elle ne respirait plus.

__Avant. Arrière. Avant. Arrière. Les paumes de ses mains lâchèrent la balançoire et elle se laissa choir à terre, ses genoux repliés contre sa poitrine, ses bras les entourant. Elle suffoqua et appelait à l'aide dans un murmure. Pour la première fois, elle se rendit compte que l'un de ses membres souffrait d'hémorragie.

# Posté le dimanche 14 septembre 2008 08:47

Modifié le dimanche 14 septembre 2008 13:41

Article Second.

Article Second.
__Combien de temps s'était-il écoulé depuis qu'elle avait entendu les sirènes de ce qu'elle avait supposé être une ambulance? Machinalement, elle ouvrit les yeux. Pour la première fois, elle se réveilla sans rien voir de ce qui se passait autour d'elle, ce qui lui fit mal au c½ur. Elle sentit son souffle s'accélérer et eut l'impression d'un poids sur son estomac. Elle ferma les yeux. A quoi bon les ouvrir, de toute façon?

__ Décollant lentement les bras du long de son corps, elle tâcha de toucher les objets qui se trouvaient autour d'elle afin de définir l'endroit où elle se situait. Elle attrapa le sommier du lit sur lequel elle était allongée. Était-elle installée dans une chambre? La jeune fille tâcha de se lever afin d'en découvrir d'avantage, mais elle sentit le poids de son dos l'entraîner vers le matelas sur lequel elle était auparavant allongée.

__«Ne bouge pas ma chérie, tu n'es pas encore en état de te mouvoir. Reste allongée calmement, nous allons nous occuper de toi. D'accord?»

__Cette voix était cristalline, flexible, comme adaptée aux circonstances. En écoutant attentivement, la jeune fille se rendit compte qu'il était possible d'y déceler quelques inflexions de stupeur et d'appréhension. Une femme, c'était certain. N'entendant aucune réponse de la part de la personne à laquelle cette jeune femme s'était adressée, elle commença à suspecter le fait qu'elle soit l'interlocutrice muette. D'un ton hésitant et maladroit, voire balbutiant et rauque, elle finit par poser la question qu'elle se posait.

__«Excusez-moi... Est-ce à moi que vous parlez?»

__Le simple fait d'entendre sa propre voix la fit frissonner. Était-ce vraiment elle qui venait de prononcer ces mots? Avec cette intonation? Pourquoi celle-ci semblait-elle si fatiguée, si enraillée? Sans laisser d'avantage de temps à la jeune fille de se poser des questions, la jeune femme lui répondit d'une sur une inflexion posée, calme, comme pour la rassurer.

__«Oui ma puce, c'est à toi que je parle. Est-ce que tu te sens bien?»

__Le ton mielleux de cette femme commençait à l'agacer particulièrement. Néanmoins, ce ne fut pas la véritable raison de son irritation. La vérité était qu'elle n'avait pas la moindre idée de comment elle se sentait, ce qui la contrariait particulièrement. Aussi fit-elle impasse sur la demande de la jeune femme, préférant poser elle-même les questions, bien qu'elle sache cela impoli.

__«Auriez-vous l'obligeance de bien vouloir vous présenter je vous prie? Et aussi de m'indiquer où nous nous trouvons. Ce serait très aimable.»

__Si cette demoiselle avait pu voir le sourire de la femme s'effacer brusquement, sans doute se serait-elle excusée. Mais, désormais aveugle, cela n'eut pas lieu et l'infirmière passa d'un coup d'une voix mielleuse à une intonation sèche, comme vexée. Il fallait bien l'avouer, la jeune fille l'avait dit d'un ton tellement condescendent que cela en était risible.

__«Je m'appelle Anna. Tu es à l'hôpital et je suis l'infirmière chargée de m'occuper de toi durant ton séjour parmi nous, Aurora.»

__Il était évident qu'Anna était blessée rien qu'à la façon dont elle avait brutalement cessé de donner des surnoms à Aurora. Cela ne dérangeait nullement la jeune fille qui détestait les sobriquets, mais elle eut conscience d'être allé trop loin pour l'infirmière. Ce n'était pourtant pas grand chose, mais si elle était désormais coincée ici avec pour seule compagnie une aide-soignante qui ne pouvait pas la supporter, cela relèverait d'avantage de l'enfoncement moral que de l'aide. Dans un soupir consterné, elle se reprit.

__«Enchantée Anna. Dis-moi, depuis combien de temps suis-je ici?»

__Faisant impasse sur le fait qu'Aurora l'ai tutoyée, Anna eut un sourire de contentement et commença à tourner vivement les feuilles parmi ses fichiers sur cette chambrée avant de répondre à la jeune hospitalisée.

__«D'après mes registres, cela ne fait que deux jours. Tu as surtout beaucoup dormi et tu t'es fait une belle entaille à la jambe. Tu auras sans doute une cicatrice, mais aucune autre séquelle.»

__Dans un soupir, Aurora eut un rictus de satisfaction. Il était tellement simple de retourner la situation de façon à ce que les adultes vous apprécie. Quelques politesses, ne pas se montrer tel que l'on est réellement et le tour était joué. Pour la plupart d'entre eux du moins. Cela n'avait jamais marché avec ses parents. Cette pensée fit passer une ombre sur le visage d'Aurora et, après quelques instants d'hésitation, elle finit par poser l'interrogation dont elle redoutait tant la réponse.

__«Dis-moi Anna... Est-ce que... Est-ce que mes parents m'ont rendu visite quand je suis arrivée ici et que je dormais encore?»

__La jeune femme se détourna ostensiblement et baissa les yeux avant de pincer les lèvres d'un air à la fois contrarié et désolé. Sans avoir à observer quoique ce soit, Aurora connaissait la réponse grâce au petit silence qui s'était installé. Dans un souffle, elle empêcha à la pauvre infirmière de se sentir d'avantage mal à l'aise.

__«C'est rien, oublie ça. De toutes les façons, cela n'a pas la moindre importance. Dis-moi plutôt dans combien de temps j'aurai le droit de quitter cet endroit?»

__Sentant que cette question était de son ressort, Anna se plaça de nouveau en face d'Aurora et, dans un sourire satisfait, se mit à débrancher les intraveineuses qui étaient reliées au bras droit de la jeune fille avant de répondre joyeusement.

__«Nous n'attendions plus que ton réveil. Tu es libre maintenant!»

__Aurora émit un soupir de soulagement. Nul n'imaginait à quel point elle haïssait les hôpitaux. Ces chambres capitonnées, recluses et écartées, ces murs d'une pâleur à en faire pleurer les cadavres, ces blouses blanches, rugueuses et désagréables que l'on vous obligeait à porter comme s'il était capital que vos germes ne se déposent pas sur vos propres vêtements, ces repas infâmes et pâteux que l'on vous servait... Tout dans ces bâtiments lui donnait envie de vomir.

__Comme revigorée par l'heureuse nouvelle qu'elle n'avait pas à rester ici, Aurora s'assit d'un bond sur le matelas. Tâtant sa blouse, elle en chercha les boutons et commença à les retirer lentement. Il n'était pas difficile de les reconnaître, mais la tâche la moins aisée était de situer la fente par laquelle les glisser. Quelques instants plus tard, elle put enfin s'en débarrasser en la jetant sur le lit avant de se lever et de tendre ses mains vers l'avant, en quête de la porte de sortie. Elle se cogna tout d'abord contre le coin de sa table de chevet et tomba par terre mais, une fois relevée, réussit enfin à atteindre son échappatoire. Actionnant la poignée, elle quitta la chambre sans un «au revoir» à l'adresse de l'aide-soignante. Cependant, alors qu'elle allait s'appuyer contre un mur afin de trouver la sortie, elle se cogna contre quelqu'un. Elle allait s'énerver contre cette personne et lui dire de faire attention lorsqu'elle reconnut une voix de sa connaissance.

__«Aurora? Que diable fais-tu ici?»

# Posté le dimanche 14 septembre 2008 12:31

Modifié le mercredi 17 septembre 2008 13:14